
On ne se forme pas à l'IA. On apprend à intégrer un nouveau collègue incroyablement talentueux mais qui ne connaît rien à votre métier
La machine à vapeur a mis un siècle à s'installer dans les entreprises françaises. L'électricité, cinquante ans. L'informatique, vingt-cinq. Internet, dix. L'IA générative est arrivée dans les usages en deux ans — parce que cette fois, il n'y a ni usine à bâtir, ni réseau à tirer, ni matériel à acheter. L'infrastructure est déjà là, dans l'ordinateur qui est devant vous.
Ce qui manque, ce n'est pas l'accès. C'est la manière de s'en servir.
Ce n'est pas un problème de compétence, ni de génération, ni d'outil. C'est un problème de posture. On s'adresse à ces outils comme à un moteur de recherche : une question courte, une réponse attendue. Or ce n'en est pas un.
Un stagiaire brillant, qui ne connaît rien à votre métier
Voilà l'image que j'utilise en formation, parce qu'elle recadre tout d'un coup.
Un modèle de langage, c'est un stagiaire qui a lu une bibliothèque entière. Une culture générale de niveau Bac+8, dans tous les domaines à la fois. Une vitesse d'exécution qui n'a aucun équivalent humain. Et, en face de ça : aucune idée de qui vous êtes, de ce que fait votre entreprise, de qui est le client dont vous parlez, de ce qui s'est dit en réunion la semaine dernière, ni du ton que vous employez habituellement avec vos partenaires.
Personne n'attend d'un stagiaire, aussi brillant soit-il, qu'il produise un bon livrable sans briefing. On l'attend pourtant de l'IA — et on est déçu.
Précisons tout de suite, parce que la métaphore a ses limites : ce n'est pas une personne. Elle ne comprend pas au sens où nous l'entendons, elle n'a pas d'intention, et elle n'apprend pas de vous au fil du temps. L'image sert à décrire la façon de travailler avec, pas la nature de la chose.
Le contexte, c'est de l'onboarding
Si l'IA est un collègue à intégrer, alors ce qu'on appelle « bien écrire un prompt » n'est pas une astuce technique. C'est un briefing de mission. Et un briefing tient en trois éléments, que tout manager connaît déjà :
L'instruction — sa fiche de poste. Ce qu'il est, ce qu'il doit faire. « Tu es mon assistant, tu rédiges mes courriers clients. »
Le contexte — le briefing de mission. La situation, ce qu'il faut savoir pour viser juste. « J'ai un imprévu sur un chantier, je dois reporter un rendez-vous client prévu demain matin, c'est un client de longue date. »
La contrainte — le format de livrable attendu. « Un mail court, cordial, qui s'excuse et propose deux dates de remplacement. Cinq lignes maximum. »
Le bon briefing est plus long à écrire. Il reste beaucoup plus rapide que de corriger un mauvais résultat.
S'il ne fallait retenir qu'une seule chose de tout cet article, ce serait celle-là : le contexte fait l'essentiel de la différence. Pas la formulation, pas les mots magiques, pas la longueur. Le contexte.
Les deux défauts de ce stagiaire
Ils sont connus, ils sont gérables, mais ils doivent être dits.
Il ne dit jamais « je ne sais pas ». Un collègue humain qui ignore une réponse vous le signale. Celui-là répond toujours, avec le même aplomb, que ce soit exact ou inventé. C'est ce qu'on appelle une hallucination. La règle est simple : tout ce qui est factuel — un chiffre, une date, une référence normative, un nom — se vérifie. Et plus une réponse a l'air sûre d'elle, plus elle mérite d'être vérifiée si elle engage quelque chose.
Il ne retient que ce qui est dans son contexte. C'est le piège que je vois le plus souvent, quinze jours après une formation. Un vrai stagiaire progresse : ce que vous lui expliquez lundi, il l'a intégré vendredi. Celui-là redémarre à zéro à chaque nouvelle conversation si elle n'est pas enrichie d'un contexte pertinent et évolutif. Sauf si vous écrivez son briefing une seule fois, au bon endroit : tous les outils du marché proposent aujourd'hui un espace dédié — un « projet », une zone d'instructions permanentes — où l'on fixe le rôle, le ton et les habitudes une fois pour toutes. Cinq minutes de réglage qui servent ensuite cent fois.
Ce que ça change à la façon de former
Beaucoup, en pratique.
La plupart du temps, on part ou on rebondis sur les tâches réelles des participants. Celles qui sont pénibles, répétitives, chronophages : le courrier client délicat, le compte rendu de réunion à mettre au propre, le mémoire technique à structurer, l'information à retrouver dans deux cents pages de documentation. Chacun apporte la sienne. On la traite en direct, ensemble, jusqu'à comprendre exactement ou son les outils IA qui vont leur permettre de résoudre leurs cas d'usage.
Et après ?
Quand une équipe sait briefer ce collègue, une question arrive toujours, d'elle-même : et si on lui donnait accès à nos données ?
C'est une bonne question, et c'est là que change la nature du chantier. Un assistant qui va chercher dans vos archives, qui dialogue avec votre logiciel métier, qui supprime une saisie que plus personne ne devrait faire à la main — ce n'est plus de l'usage, c'est du développement. Ça se cadre, ça se chiffre, et ça ne se justifie que si le gain est mesurable.
Mais on ne peut pas y répondre avant. Tant qu'une équipe n'a pas manipulé ces outils sur ses propres dossiers, personne ne sait ce qui mérite un outil dédié et ce qui se règle très bien avec l'existant.
C'est pour ça que je commence toujours par former. Et c'est très bien si ça s'arrête là.
Pablo LAMOTTE — YDiPN. Formation à l'IA générative et développement de solutions numériques sur mesure pour les TPE et PME.
